Un portrait décadent : André-Marcel Brouston, professeur de pataphysique

Publié le par MyKe HeLL



SA bouche chenue, en lame de couteau, exprimait la compassion de l’homme aux abois qui se sait suspendu à une épée de sable ; la lèvre, biseautée en arc de mandorle, lorsqu’il fronçait les sourcils et fixait d’un regard désespérément mouvant, exprimant à la fois le doute et la colère, un interlocuteur comme on scrute les différents points de l’horizon après une averse d’automne, semblait onduler, formant ainsi d’étranges signaux apparemment sans signification, mais qu’un observateur avisé eût pu aisément décrypter, à la manière de ces mystiques compositeurs albigeois qui firent autrefois la grandeur de leur cité en inventant de complexes et ô combien ingénieux systèmes de communication expiatoire encore employés de nos jours par les quelques rares troubadours férus de prestidigitation sonore, comme la volonté inflexible de témoigner à un compagnon imaginaire un sentiment subtil mais inextinguible de profond ennui ; alors, sa moustache d’un gris rageur plus vif que l’éclair, qu’il entretenait savamment depuis son retour de la guerre des Santons, la poudrant et la parfumant chaque matin avec le plus grand soin afin de lui donner un lustre altier, de cinq différentes lotions dont la composition ne fut jamais divulguée qu’à celui qui, des années durant, avait partagé sa couche et ses longues heures de méditation devant l’étendue blanche des Orignaux ou celle, plus majestueuse encore, des glaciers de Saint-Orgames, s’hérissait par endroits de pointes aussi rêches que l’écorce du cynorhodon et prenait de mystérieuses, d’inexplicables teintes roussâtres qui peu à peu gagnaient ses belles joues de fils de douanier où se lisait toute la poésie d’une âme qui a su garder de l’enfance un goût immodéré pour les jeux de dupe, sans toutefois les égaler en intensité, sans non plus en posséder l’ingénuité rêveuse, la candeur qui rend si mélancoliques les garçons du village, du côté de Gaumanthe, quand la bienfaisante fraîcheur du soir les enveloppe de son odorant manteau d’opale, leur procurant l’ivresse toute sensuelle d’une heureuse jeunesse passée à gambader à l’ombre des exquises fleurs d’hélianthe ; alors une lueur d’improbable gaieté apparaissait au creux de son menton buriné de vieux hussard tandis que ses narines, piquetées à la mode ancienne d’élégantes paillettes rose de Chine, s’animaient de la douloureuse, de la grossière, de l’effroyable fantaisie du fier matamore au seuil de la plus foudroyante des apoplexies.

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