1771

Publié le par MyKe HeLL


En ce temps-là, chaque jour, chaque heure me paraissait un siècle. A la recherche d’une réalité virtuelle qui toujours m’échappait, j’entrepris diverses expéditions lointaines sans toutefois quitter ma chambre, de peur d’être aspiré dans un de ces tourbillons infernaux. Car dès lors que je franchissais le seuil de ma demeure, une terreur abyssale s’emparait de moi. Je dressais mes livres tout autour de moi en une citadelle impénétrable, inaccessible, où je me sentais en sécurité, à l’abri des regards sournois de mes congénères, mais dont je ne pouvais m’éloigner longtemps sans être atteint d’une horrible et irrépressible angoisse.

 

Je me savais prisonnier, encerclé de toutes parts, irrémédiablement seul en cette geôle de papier que j’avais bâti de mes mains et qui me masquait odieusement la vue. Entre ces murailles, j’aimais à recouvrir le plancher de cartes anciennes. Avec le temps, elles étaient devenues si pâles qu’on y voyait les frontières de mille pays imaginaires s’entremêler, se chevaucher et se fondre dans l’encre des mers.

 

Explorateur mystique ou conquistador sanguinaire, toutes voiles dehors, je partais alors au devant de ces territoires occultes où coule l’or du Nil sous le vieux soleil persan, le thé étincelant du Léthé et l’hiver, sous les pavés de Prague, d’Inzzyas ou de Tombouctou, la lave des passions frauduleuses. Suspendu à mon astrolabe, sous la clarté oscillante d’une lampe de bureau, je survolais dans une douce euphorie, dans un vertige presque voluptueux, toutes ces mappemondes étranges aux couleurs trépassées, inventant chaque jour une nouvelle géographie toujours plus fantasque.

 

Souvent, trop souvent, je me surprenais au cours d’un de ces voyages immobiles, à parcourir, l’œil songeur et le doigt furtif, des continents aux formes aquatiques, mouvantes, des océans verts et gris au centre d’immenses villes fortifiées : Arnâxos, Milsklav, Bourakkine, Maùrovasch, Hralävaäsh, Valornull, Thùrluth et tant d’autres dont les noms me semblent aujourd’hui tellement dérisoires et si singulièrement dénués de poésie que je préfère laisser aux illusionnistes du septième art le soin de les mettre en lumière. Dans cette atmosphère poussiéreuse et pénombreuse, les illustrations, les gravures, tout ce fatras qui m’entourait prenait des teintes organiques, surnaturelles et sensuelles propices à mes pires divagations récursives.

 

J’étais devenu, en quelque sorte, l’aventurier de l’archi-monde qu’une authentique rêverie d’arrière-cour avait brisé en millions d’atomes. Le temps passa dans cet univers parfaitement clos et il me vint de troublantes obsessions. En proie aux plus sinistres fantasmes, de ceux qui vous rongent une vie entière, j’alignai mes rimes noires et blanches sur mon clavier qui n’en demandait pas tant. Puis, navigant de port en port, guidé seulement par les feux des felouques et l’odeur du stupre, je me fis esclave des nuits baroques, continuant de chercher ce qui ne se voulait révéler.

 

Cette réalité fuyante que je n’ai su qu’entrevoir sans jamais l’approcher, de quoi était-elle faite ? Etait-ce une promesse de grandeur rendue à l’âme viciée des seigneurs, une théorie de sentiments compliqués, étriqués, une destinée impossible, ou peut-être une simple prière, une incantation murmurée dans le secret du cloître à quelque démon sénile et qui, comme une violente averse sous l’été noir, devait rallumer la flamme des pensées douloureuses. C’était tout cela, et bien d’autres choses, en vérité. Je n’allais pas tarder à le découvrir.

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J
Que dire... je reste sans voix... sans mots...<br /> Cela me ramène à tellement de souvenirs, de pensées que j'ai eues, de sentiments que j'ai éprouvés... ces angoisses indescriptibles dont on ne sait ce qu’elles nous veulent, si elles vont nous dévorer ou nous protéger, enfermé, mais finissent toujours par nous détruire ...<br /> Merci de nous faire partager cette magnificence
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F
Enfin le lieu des fastueuses débauches scripturales de MikeHell est accessible aux voyeurs. J'en suis, j'en serai, merci pour cet espace.<br /> <br /> F.
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