1881
Nous étions au commencement de la saison des vents chauves. Je traversais un de ces champs funéraires où règne un ennui nébuleux. Sous mes pas, dans la poussière ocre, résonnait la prière des morts ; les croix immolées de la garde impériale avaient poussé comme chiendent entre les ruines des anciennes usines à baldaquin. Et c’est ici que, perçant le chœur des ténèbres, elle m’apparut, la viole d’amour et d’ambre.
Elle se tenait derrière la statue mystérieuse d’un Mars qui observait, consternée, l’orgueilleux harmonium vert s’abîmer dans un déluge de notes dissonantes. Et elle semblait si frêle, plante éphémère, translucide, sa tête émergeant à peine de la noire lagune, à fleur de lune. Mais telle une Vénus de cristal, irrésistible, héroïque, elle déployait lentement ses feuilles lancéolées comme des bras de mer ouverts. Et crevant le ciel fuchsia, dévorant avidement le silence, ses volutes instrumentales faisaient un angélus démoniaque qui s’accordait étrangement à l’étrange symphonie.
Une à une, ainsi que des lianes, celles-ci s’enroulaient autour des graves intenses que les contrebasses avaient patiemment érigés dans les hauteurs comme une forteresse en équilibre au sommet d’une montagne inaccessible, des cuivres rougeoyants qui en perdaient leur souffle et leur éclat ; puis elles s’engouffraient au beau milieu des altostratus dont les glissandos retombaient en nuées spectrales, fuligineuses, sur la terre écarlate.
Bientôt je la perdis de vue, car elle venait d’atteindre le dôme des étoiles cendrées. Seules les particules luminescentes en suspension - de si belles particules, en fond sonore, à l’ouest, à l’est et même au sud où les glaciers s’étaient embrasés - dont elle avait saturé l’atmosphère témoignaient de son passage sur Terre. Ainsi la petite plante aux ailes diaphanes que j’avais vue sortir des entrailles terrestres était redevenue comète. Mais ne l’avait-elle pas toujours été ? Au fond, sa métamorphose ne pouvait être qu’une renaissance, un redéploiement de force. Il ne lui restait plus qu’à apprendre le son et la lumière des astres et bientôt, sans nul doute, elle noierait notre vieille planète sous ses rayons mélancoliques.
Mes yeux étaient restés fixés au firmament et continuaient de jouir du spectacle qui m’était offert. Car le combat, celui que se livraient des langues titanesques pour célébrer la mort d’Apollon ou quelque équinoxe de fer, avait repris et, je le savais, ne devait s’achever qu’avec le massacre des Innocents.
La conscience lugubre, projetée hors de moi dans le tumulte grandissant, je ne cessais de m’émerveiller de ces traînées de pourpre dans le ciel déchiqueté par la guerre, reflet argenté d’une gigantomachie sans pareil.
Je suivais au hasard le madrigal des fusées et la valse des cyclopes que les phares de la côte avaient pris dans leur faisceau et qui, en se consumant, exhalaient d’épaisses fumerolles oranges ultra toxiques. Puis ce fut le chaos. Un vacarme sans nom, hourvari odieux couvrant par son exubérance le bruit de cent orages. Les hosannas des séraphins se mêlèrent au chant de l’orphéon noir.
Alors bacchanales, orgies sans fin, se succédèrent dans l’allégresse. Au doux son des syrinx, clavicorde et célesta se muèrent en danseuses lascives. Alors, flûtes d’orient et d’occident emportèrent l’océan des muses et le métal érectile des trombones à coulisse sonna le réveil de la mandore. Alors, tambours désaccordés et accordéons de bronze, ces promeneurs nonchalants sur des fils d’orichalque, rejouèrent la liturgie des cabarets de Byzance. D’autres splendeurs aériennes tout aussi bizarres, de celles qui ont des couleurs opiacées, se formèrent. L’antique oiseau de la reine, dont les branches s’étaient élégamment accouplées, épancha son lyrisme dévoyé sur un essaim de jouvencelles au pelage chatoyant.
Dans ce rêve guindé, les bondissements des licornes de brume à la proue des navires m’enchantaient autant que la cacophonie des sirènes et des gyrophares célestes et le ballet gracieux des éons m’emplissait d’une telle joie qu’il m’était bien difficile de me contenir. J’aurais tant aimé les suivre et danser avec eux sur la crête des nuages, mais il me fallait rester à mon poste, tel une vigie impassible au cœur de la tempête.
Fusées, cyclopes, licornes, sirènes et gyrophares furent prestement rejoints par cent cors capiteux et la horde se jeta à corps perdu au beau milieu de la mêlée. Les démons altaïques ne tardèrent pas à entrer à leur tour dans la bataille qui s’annonçait radieuse. Aux ordres de leurs généraux, ils montaient par vagues à l’assaut des faunes aphones, des xylophones et des saxophones tout en poussant des cris gutturaux. Par cette habile manœuvre de diversion, ils se rendirent maîtres incontestés des hautes régions stratosphériques. Mais pour combien de temps ?
Au même moment, du fond de la vallée s’élevaient un million de voix lactescentes auxquelles répondaient les airs monotones, tout en arabesques, de la cithare pentacorde. Et, comme pour parfaire ce tableau d’apocalypse, des myriades de pantins se mirent à souffler à s’en trouer les tympans dans les hauts bois dormants, si bien que les pauvres diables durent abandonner précipitamment leurs positions fraîchement acquises pour regagner sans coup férir leur repaire chtonien.
C’en était trop. Je ne pouvais plus en supporter davantage, car après avoir succombé à l’extase devant ce théâtre nocturne, je fus pénétré d’un malaise insondable doublé d’un vertige comme jamais j’en avais encore éprouvé. C’était comme une chute inversée qui n’en finissait pas. Titubant, je me remis péniblement en route. J’étais terrifié. Je ne voulais à aucun prix me retourner, car je craignais d’être changé instantanément en statue de sel. Je courrais sans voir où j’allais, mes mains couvrant mon visage en flammes.
Sur ce chemin semé de plantes larmoyantes et de litanies fanées, foisonnant de monstrueuses hypallages, je croisais d’autres visages inconnus, des centaines, des milliers de visages. Je m’aperçus plus tard, et non sans en être profondément bouleversé, qu’ils étaient tous rigoureusement identiques : les mêmes traits calcinés, irradiés, les mêmes chairs hallucinées sur les mêmes corps décharnés. Des ectoplasmes nageant au ralenti dans un brouillard visqueux, voilà ce qu’ils étaient ! Avec dans leurs yeux jaunes exorbités toute l’horreur du monde. Je me dis qu’ils avaient dû rester trop longtemps à contempler les allées et venues des chars, des lyres, des chimères, des aéronefs. Toute cette féerie de cruauté flamboyante avait manifestement produit en eux une dévastatrice réaction en chaîne et les tourbillons provoqués par les instruments à vent de ce furieux orchestre leur avaient fait perdre ce qu’il leur restait de raison. Impuissant, je les voyais errer sans but, en proie à la démence. A terre gisait un enchevêtrement de fils rouillés, de câbles pourrissants, d’âmes en décomposition au milieu de souvenirs bleuâtres de rêves noirs et blancs. Au loin, couvrant les champs enneigés, jusqu’à l’horizon morne et au-delà, des barbelés, des barbelés, encore des barbelés !
Puis une nouvelle bifurcation, une nouvelle ère, un nouveau mystère. Et de nouveau je franchis le seuil. Quelques secondes plus tard, les créatures crépusculaires à face humaine étaient devenues aussi lointaines, aussi minuscules, aussi insignifiantes que ma petite viole amoureuse des étoiles. Une partie de moi me disait bien que je devais laisser gravé dans ma mémoire ce visage nombreux aussi longtemps qu’il me serait possible de le faire mais l’oubli avait déjà tout dévasté.
N’ayant d’autre endroit où me diriger, je suivis un tunnel qui s’enfonçait profondément sous les montagnes, un de ces tunnels dont on sort rarement. Une musique lancinante provenant d’un piano solitaire rythmait mes pas tandis que, prudemment, je descendais les degrés d’un interminable escalier sculpté dans la roche. C’était une profusion de dodécaphonies laborieuses qui s’achevaient en un crescendo dantesque. Le silence régna enfin et je pus m’asseoir pour reprendre mes esprits.
Je fus alors surpris par le passage d’une procession fantôme qui venait de quitter la ville déserte dans un silence de mort. Je ne parvenais à lire les inscriptions gravées sur les pancartes que brandissaient les pénitents, qui marchaient tous tête baissée, mais je devinais quels horribles messages à l’adresse des dieux elles pouvaient contenir. En contrebas, les braseros fumaient encore mais l’air se raréfiait et la lueur des torches se faisait plus ténue. Je mis quelques minutes à m’accoutumer à la faible clarté des lieux. Et ce que je vis m’emplit d’effroi.
Des centaines de figures cadavériques s’étaient agglutinées derrière les fenêtres sales de bâtisses insalubres aux murs incurvés. Elles m’observaient. Elles étaient comme pétrifiées - de grands yeux cerclés de fer qui ne semblaient jamais devoir cligner - mais leurs prunelles brillaient dans l’obscurité d’un insoutenable éclat maléfique. J’acquis rapidement la certitude que leurs reflets magnétiques suivaient, enregistraient, analysaient et décomposaient mes moindres mouvements.
L’immobilité de ces visages, leurs regards troubles, insensés, me glaçait le sang. Ces visages ! il me semblait qu’ils étaient tous les mêmes : des crânes chauves luisants, des oreilles immenses, des joues creuses et pâles, des mentons démesurément longs et des bouches comme des gouffres sans fond d’où émergeaient leurs canines pointues. Tout à coup me revint le souvenir de tous ces êtres qui hantaient la route. Il me semblait que c’étaient ceux-là mêmes qui me poursuivaient comme dans un cauchemar. Aujourd’hui que j’ai recouvré mes sens, je puis l’affirmer : ce n’était là qu’une illusion d’optique, rien de plus.
A l’évidence, j’étais bel et bien pris au piège d’une machine occulte habile à se jouer de ma raison, de ma perception, prête à m’entraîner dans ses complexes rouages pour me broyer et aspirer par quelque procédé atroce mes rêves les plus précieux et ma mémoire et ma substance vitale, faisant de moi un de ces spectres sans conscience jour et nuit affairés derrière leurs écrans de fumée. Je devais fuir. Au plus vite.